Notre société sénégalaise, dans son hypocrisie, se tait même sur son identité. Elle garde encore, dans ses archétypes, des modèles de comportements qu'elle exprime parfois dans des manifestations de la haine de soi. Porter ses choix matrimoniaux sur des critères importés, jeter son dévolu sur des façons de s'habiller selon presque toutes les circonstances, de se tatouer, de se mettre à table, de rendre les civilités, etc., relève d’un mimétisme parfois dégradant.
Chaque Sénégalais (peut-être dirons-nous « chaque Africain ») a malheureusement son modèle étranger, ou disons-le autrement, chacun de nous ressemble à un autre culturellement différent, ce qui revient à une perte d’identité. Au fond, c'est notre patrimoine qui disparaît à la faveur d'une prétendue uniformisation ou universalisation. Ce que Senghor et Cheikh Anta voulaient essentiellement préserver pour nous, c'est notre fierté, notre dignité et notre sens de l'honneur.
Ce que je n'aime pas dans le retour des masques et des statuettes africaines, restituées par les autorités de l’ancienne tutelle (ou plutôt récupérées, au double sens du mot, non sans vacarme, par l’intelligentzia), c'est une certaine manière de nous réapprendre à adorer des dieux "déracinés". Malraux, ancien ministre de la culture, en France, un illustre penseur mondialement reconnu, pourtant un des personnages considéré à tort ou à raison comme représentatifs du "pillage" colonial, pendant sa turbulente jeunesse de conquérant, nous avait prévenus et mis en garde contre toute réintégration des dieux du passé et de leurs symboles, et enseigné les leçons de la "métamorphose".
« On a dit : «Essayons de retrouver l'âme africaine qui conçut les masques; à travers elle, nous atteindrons le peuple africain.» Mesdames et Messieurs, je n'en crois rien. Ce qui a fait jadis les masques comme ce qui a fait jadis les cathédrales, est à jamais perdu. » (André Malraux, 30.03.1966-Ier Festival mondial des Arts nègres)
Ce que nous devons préserver est encore dans nos modèles enracinés au cœur de nos cultures et qui risquent de disparaitre, bientôt, de nos vécus. Seules les reliques de ces divinités mortes devraient nous suffire, parce qu'elles sont les témoins non falsifiables des transformations opérées dans nos cultures depuis le départ des masques et des statuettes. Ce qui est à sauver est encore là ! Il ne s’agit pas de «l'utilisation des loisirs », selon la formule malrucienne ; mais de reconquête des ressources puissantes qui ont fait le génie africain que nous possédons encore intimement.
Pr. Birahim Thioune
