SOUS LE SIGNE DU SILENCE (suite)
Silence et espaces de construction du sens

Dans le rapport entre parole et silence, Aristote affirmait :

« Les sages parlent quand ils ont quelque chose à dire ; les fous parlent parce qu’ils ont quelque chose à dire ».

Autrement dit, le silence est la posture du sage qui observe un temps de réflexion, avant de livrer sa parole qui, elle, se révèlera être une parole mûre. Tout est dans l’opportunité, le « moment » où elle advient en toute lucidité, non dans la cause ou la pulsion qui commande l’expression chez le fou. Aristote ne dénie pas le droit à la parole à l’individu quelconque ; il n’en fait pas un privilège de l’homme de sagesse. Tous les deux parlent de plein droit, et ce qui déprécie ou donne de la valeur à leur prise de position réside dans le « quand » et le « parce que » de la subtilité de l’énoncé du philosophe. Ce propos du Stagirite recoupe d’ailleurs, quelque part, Michel de Montaigne pour qui le silence est d'abord un signe d'humilité, une posture sociale respectueuse. Il consiste à aménager un moment de repli sur soi, pour méditer et écrire.

Plus fondamentalement le silence traduit un certain doute sur la capacité de la parole, elle-même, à exprimer complètement et fidèlement la pensée. François Rabelais donne, pour sa part, à ce propos, le silence comme solution, devant l'incapacité du langage à exprimer la plénitude du sens. Seul le langage des gestes y parvient, avec certaines limites, mais possède alors ce pouvoir d'exprimer les pensées les plus élaborées, comme le traduit, dans Pantagruel, la pantomime entre Panurge et Thaumaste le philosophe anglais. Cette idée de l'inefficacité de la parole, et de son remplacement circonstancié par des gestes, a été reprise, bien plus tard, au 20e siècle, par Jacques Lacan qui postule une certaine incapacité de la parole ou des mots à exprimer complètement la vérité. Les sciences du langage offrent de nos jours une exploration plus systématique du sens par la parole et le corps. La vérité qui se cache derrière les mots, tout comme le langage des signes, est accessible par le jeu de l'interprétation, mais les seconds donnent une plus grande ouverture sur le sens.

Aujourd’hui, la question de l'identification numérique, ou le contrôle numérique de tous, est devenue centrale. Ce que nous disons, "likons" quotidiennement, ce que nous partageons suffit amplement pour tout faire dire, bruyamment, à un auteur ou un locuteur quelconque, apparemment inerte, mais actif dans les replis de l’Intelligence artificielle. Lisons ce que l'IA peut dire sur chacun de nous, pour nous convaincre que le meilleur critique littéraire ou d'art apparaîtra, très prochainement, sous les traits de ce fameux colporteur de données numériques, de ce (celui ?) qu’on nommerait un "Lecteur embarqué" ou en immersion, capable de rompre le silence bruissant de notre présence digitale. Celui-ci aurait une double fonction d'investigation et de croisement d'informations, dans l’établissement d’une identité objective d'auteur. On est évidemment loin du "Lecteur modèle" d'Umberto Éco (Lector in fabula, 1982), qui utilise des mécanismes opératoires, en relation avec l'inconscient. Notre "Lecteur embarqué" repose sur les mécanismes programmés, en rapport avec le fonctionnement d'une technologie qui exclut toutefois l'aspect émotionnel, dans toute tentative d'élucidation de la vérité, sur un être humain ou un objet même inanimé.

à suivre.

Pr. Birahim Thioune