L’affaire Orélien (suite)
Approche du texte

Je ne me propose pas de réaliser une analyse scientifique, mais plutôt d'utiliser ce livre comme prétexte à une réflexion, sur un sujet qui ne cessera plus jamais de nourrir nos réflexions de critique littéraire et nos inquiétudes comme auteur ou éditeur.

Dans ce roman, il y a des exécutions sommaires, comme dans les univers de la création artistique et même plus rarement, toutefois, chez les scientifiques. Il y a aussi des coups feutrés donnés à des idoles et à des icônes, aux tables de la sainte hiérarchie et des puissants, parfois brutalement renversées, ainsi qu'on peut le constater dans la vie réelle. Loi de l'isomorphisme ! Ce qui est en bas est aussi en haut. Ce qui se trouve dans son livre, c'est précisément ce qu'il y a dans le monde réel. Il faut fuir le mal, et en rire parfois au prix du malheur, dans un univers devenu impitoyable et malsain.

Tragique jeu des contraires : c'était ça (le passé) pour échapper à la mort (aujourd'hui ) ; l'épilogue (c'est aussi techniquement son rôle) le confirme bien. En épigraphe, jouer son grand-oncle Alomy (parti pour raison sociale ?) contre Hannah Arendt plutôt exilée politique : suivre ou incarner ce "premier souffle d'exil" qui jamais ne se perd, ou alors perdre son âme à en mourir.

Un homme qui vit la tragédie d'un pays, le sien, Haïti meurtri par la guerre, et qui rit de la misère et des massacres. Jonas Dorléon, né à Carrefour-feuilles, ce héros qui a peur et qui a choisi de fuir le désastre, qui, en réalité, "ne fuyait pas la mort mais la vie".

Le prétexte est vite trouvé : ce livre n'est pas bon pour l'âme même de nos jeunes élèves. Il ne convient pas de promouvoir l'anticléricalisme et le blasphème, l'offense contre l'esprit de pardon, les attaques personnalisées contre des États. Et puis ce Jonas (dont l'homonyme biblique se fâcha contre Dieu - Petits prophètes : Livre de Jonas) qui ressemble fort à Bardamu, le personnage de Louis-Ferdinand Céline, qu'allait-il faire dans la galère des États farouchement opposés à l'immigration ! Mais ce critère est non esthétique, il est plutôt de l'ordre de la morale des bien-pensants. Il faut donc trouver l'auteur sur son terrain, en l'accusant d'une faute morale commise dans le passé ; cette faute s'appelle plagiat. Intolérable ! On ne peut pas célébrer ni proposer en modèle un faussaire.

"Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes". Ainsi s'exprimait La Bruyère, dans Les caractères. Comme on le voit, chez les anciens et les modernes, ce qui est identifié aujourd'hui comme plagiat (une invention de la modernité) signifiait réécriture, appropriation personnelle ou singulière de la pensée d'autrui.

(A suivre)

Pr. Birahim Thioune