L’évaluation par IA (Suite et fin)
Plagiat et création par IA : deux formes interdites du citationnisme

Le plagiat ou citation non signalée est un concept qui s'est implanté, dans le paysage critique, avec la revendication de la propriété intellectuelle ou du droit d'auteur ; même si la notion de plagiat existait déjà en langue latine, puis bien plus tard en français, dans des usages réservés. Au début du 21e siècle, Mikhail Bakhtine (Problème de la poétique de Dostoïevski, 1929), puis à la fin de la décennie 60, Julia Kristeva (Séméiotikè, 1969) et Gérard Genette, au début des années 1980 (Palimpsestes-La littérature au second degré, 1982) introduisent, successivement, les notions de dialogisme/polyphonie, d'intertextualité et de transtextualité qui relativisent le caractère illicite de l'emprunt. Jorge Luis Borges, universitaire et écrivain argentin, considère même que la littérature ne serait d'une certaine manière qu'un "plagiat généralisé". En effet, les livres parlent du monde référentiel, mais ils parlent aussi des livres, eux-mêmes. Au fond, l'écrivain, pour Borges, ne fait que puiser dans un patrimoine commun et unique de livres déjà écrits. Prolongeant l'idée exprimée par Borges, Roland Barthes apparaît plus explicite et plus radical (La mort de l'auteur, 1967) ; puisque, pour lui, en littérature "tout existe : le problème est de savoir où", selon des mots qui lui ont été attribués. Ce qui est sûr, c'est qu'il a écrit la formule suivante : « tout texte se construit comme une mosaïque de citations» (Le plaisir du texte, 1973).

La notion devenue essentiellement répressive, moralement ou juridiquement, va constituer une sorte d'épée de Damoclès au-dessus de la tête des auteurs et fonctionner comme un mécanisme de censure. Une question importante surgit en même temps, concernant l'autocitation : si l'auteur n'en fait pas une règle, devrait-on parler d'"autoplagiat", du point de vue du décompte des fragments textuels et des occurrences par l'IA ? Dans ce cas d'ailleurs, l'outil de contrôle ignorerait à l'évidence la victime et ne reconnaîtrait que celui qui est censé représenter le coupable.

On peut considérer la création par l'IA, comme une sorte de correspondant du plagiat, dans l'espace numérique, au tournant du premier quart du 21e siècle. Puisque dans les deux cas, il s'agit bien d'appropriation non autorisée d'un élément textuel ou d'une pensée, pouvant entrainer une sanction de type institutionnel. Ce qu'on pourrait redouter, toutefois, c'est l'utilisation de ces deux notions comme mesures répressives, pour sanctionner une trop grande liberté de ton qui va à l'encontre du récit officiel, qui démolit des icônes, cloue au pilori tout un peuple ou attaque le côté sacré d'un patrimoine culturel. Dans ce cas précis, il faut s'interroger, en dernière analyse, sur la fonction "auctoriale" : qui est le véritable auteur d'un livre ? Est-ce l'auteur physique, un être situé ou l'opérateur idéologique qui manœuvre pour une commande institutionnelle ?

Il peut arriver alors que des critères non génériques (donc non esthétiques) soient, pour une œuvre, les vraies raisons d'une disgrâce. C'est alors l'idéologie, dans sa visée destructrice, qui répond à l'idéologie.

Pr. Birahim Thioune